Fabrique d’Horlogerie Froidevaux S.A. Neuchâtel – Suisse

Introduction. Les histoires n’ont pas toujours la même façon de commencer. Celle-ci, est liée à mon ami, André Oppel, graphiste et ancien directeur artistique du Théâtre du Pommier à Neuchâtel, parti au ciel il y a dix ans en laissant des affaires que j’ai gardées en me disant qu’un jour elles iraient au bon endroit.

Mon ami et moi avons toujours vécu au présent. On a rarement évoqué le passé, le sien, le mien. Pas pour éviter quoi que ce soit, simplement, ce n’est pas venu. Il connaissait beaucoup de monde, et parmi eux, Jack. Il le saluait et je le saluais. Le hasard, ce fameux hasard qui n’existe pas, a voulu que j’apprenne une fois que le nom de famille de Jack était « Froidevaux ».

Pendant des années, je me suis dit que si j’avais un site, je pourrais y mettre les travaux laissés par mon ami. J’ai alors scanné bien des dessins et projets, mais il n’y avait pas d’unité. Un de mes amis m’a dit, très élégamment, que cela faisait « souvenir de veuve ». En effet, une pièce par-ci, une autre par-là…

En revisitant les travaux laissés par André, je vois des collages ainsi qu’un catalogue de montres de la fabrique « Froidevaux » et me rappelle que mon ami m’avait dit que le père de Jack avait été entrepreneur. Le temps passe et aujourd’hui, en montrant le catalogue à Jack, il me dit que c’était bien celui de l’entreprise de son père et qu’André y avait travaillé en tant que graphiste. Je l’ignorais et me sens enrichie d’une nouvelle donnée relative à lui. Il me semble qu’il me fait signe. Jack me raconte également l’histoire absolument remarquable de l’entreprise de son père, René Froidevaux.

M. Froidevaux a développé, après la guerre, la petite fabrique qu’il avait achetée. Il a senti que l’Italie allait remonter économiquement et a créé bien des montres écoulées dans ce pays. À l’époque, les montres étaient vendues sous la marque des commanditaires ou magasins, raison pour laquelle on ne voyait pas son nom. Ces montres faisaient partie du haut du moyen de gamme. Voici quelques marques : Forte – Pryngeps – Escudia – Soly, etc. Cadola était la marque vendue en Suisse et c’est André qui en a fait le graphisme !

Ce que je trouve remarquable :

  • la Fabrique d’Horlogerie Froidevaux S.A. est la première entreprise suisse à avoir introduit la semaine anglaise dans le cadre du travail, soit elle a libéré les ouvriers de travailler le samedi matin !
  • M. Froidevaux était un chef d’entreprise, un timonier qui se souciait du bien-être de ses ouvriers tant au sein de l’entreprise qu’en dehors de celle-ci. Il a fondé une caisse de prévoyance qu’il a dotée d’un immeuble locatif d’une valeur de 450.000.- (francs de l’époque) de ses propres deniers ! Les appartements étaient loués en priorité à ses ouvriers ;
  • autre exemple : lorsque l’entreprise recevait des lettres demandant des retenues de salaire pour cause de dettes, il appelait le travailleur en question, lui exposait la situation, lui demandait s’il était d’accord que lui, M. Froidevaux, paie les créances et lui proposait un étalement raisonnable de la dette, lui évitant ainsi toute poursuite et cela sans intérêt ! L’ouvrier continuait à travailler et sa famille était à l’abri ;
  • M. Froidevaux a aussi estimé que ses ouvriers avaient le droit à une cantine et à cet effet a fait aménager des locaux dans une maison qu’il avait fait construire en face de la fabrique ;
  • à côté de l’entreprise, il a aménagé une piscine qu’il a aussi mise à disposition de son personnel ! Il me fait penser à M. Gilbert Facchinetti qui a eu un geste similaire pour des personnes handicapées ;
  • M. Froidevaux s’occupait de ses ouvriers et de leur famille. Le concierge avait un fils handicapé qui après l’école obligatoire aurait dû aller dans un centre spécialisé loin de sa famille et dans un environnement peu enviable. Il a demandé à son chef d’atelier de voir ce que le garçon pourrait faire. Le garçon a mis du temps, mais il est devenu un excellent ouvrier ! A tel point, qu’il a éveillé la jalousie de certains de ses collègues qui estimaient qu’il ne devait pas être payé comme eux !

Cette entreprise a été un modèle social. La fédération horlogère envoyait des membres et des visiteurs afin qu’ils puissent voir comment fonctionnait l’entreprise.

Il se trouve qu’il y a peu de temps, M. Schneeberger, le concierge en question, est parti au ciel. Jack est allé à son enterrement. Des gens se sont approchés de Jack et de son frère pour leur dire combien M. Schneeberger restait reconnaissant à M. Froidevaux pour son attitude et racontait qu’il avait vécu la plus belle période de sa vie sous sa direction. Cela a été repris dans l’homélie. Chapeau !

Puis, vint la crise économique des années 1970, M. Froidevaux ne l’avait pas vue venir. L’entreprise a cessé ses activités en 1975 par suite de vilaines manœuvres dans l’entourage proche et de concurrents opportunistes. Dommage.

              Même si M. Froidevaux n’est plus de ce monde, je le félicite et suis émue de savoir qui il a été. C’est le genre d’exemple à suivre !

Le catalogue rescapé de sa longue histoire n’a pas de date, ce doit être fin des années 1950, en voici quelques pages.

Froidevaux Catalogue001
La couverture du catalogue par lequel l’histoire est arrivée. À remarquer qu’il est en parfait état. Jack me dit qu’André avait dessiné cette montre. Quelle émotion !
1. Montres dames - Froidevaux
2. Montres h non étanches - Froidevaux
3. Montres étanches - Froidevaux
6. Montres diverses - Froidevaux
5. Montres dames or - Froidevaux

Les aiguilles des montres ont tourné bien des fois depuis le début de cet article. Jack et moi nous sommes mis d’accord pour une rencontre afin qu’il puisse récupérer le catalogue de l’entreprise de son père. C’est un moment émouvant pour moi, c’est un bout de l’histoire neuchâteloise de laquelle je fais partie maintenant. Cela me remplit de joie. J’ai réellement de l’admiration pour M. René Froidevaux. Je viens d’apprendre que, lorsqu’il s’est décidé, en 1942, à acheter l’entreprise à son propriétaire d’origine – l’entreprise tenue par un couple qui était en bout de course avait alors six employés et produisait de petites séries – la Commune, appréciant un entrepreneur qui avait le courage de se lancer alors qu’il y avait la guerre et que l’économie nationale avait quelques difficultés, lui a dit qu’il pourrait bénéficier d’un forfait fiscal afin de l’aider à développer son entreprise. C’était méconnaître M. Froidevaux, car s’il avait un caractère, disons, plutôt difficile avait des qualités humaines indéniables et des principes, il ne voulait rien devoir à personne et a payé ses impôts à 100 % ! En 30 ans, il est passé de 6 à 150 employés et développé mille points de vente en Italie, pays qui, comme il est dit plus haut dans cet article, se développait fort bien après la guerre. Magnifique !

Voici Jack en train de feuilleter « son » catalogue qui a l’air tout neuf – on le sait, le temps n’existe pas et les années 1950 c’était hier !

L’article devient peut-être long, mais, je ne résiste pas à la tentation d’ajouter des dessins faits par André.

Et voici une montre Cadola arrivée par la toile si je puis dire. Un monsieur a acheté une Cadola et m’en a envoyé la photo. Comme on peut le constater, elle est en très bonne forme, a belle allure et on la dirait consoeur de celles de notre époque ! Son possesseur dit qu’il la porte « avec respect et plaisir » quand elle n’est pas en exposition. Je dis souvent que la façon dont nous traitons les objets en dit long sur la personne. Pas besoin de faire de commentaires dans le cas présent ! D’ailleurs, ce monsieur dit qu’il a quelque chose en commun avec M. Froidevaux : « Le plaisir au travail et le respect des collaborateurs (qui vous le rendent). De plus, ajoute-t-il, le modèle respire la bonne humeur, la simplicité et la légèreté ».

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