Rencontres particulières 11 : Freddy Landry

Pendant des années, j’ai croisé Freddy Landry, l’homme de cinéma, en allant à mon studio de danse, car il habite presque en face. On s’est salués, chacun sachant plus ou moins qui était l’autre. Puis, je l’ai vu aller un peu moins bien. Je lui ai proposé mon aide, une autre voisine aussi. Jack, celui qui fait partie de bien de mes histoires l’a également proposée, mais M. Landry avait ce qu’il lui fallait.

Magnifique photo de Freddy Landry. On le dirait dans un tableau !

Il m’a expliqué, il n’y a pas si longtemps, que puisqu’il devait utiliser un déambulateur, il avait renoncé à son abonnement au journal « Le Monde » afin de s’obliger à aller au kiosque pour l’y acheter. Les fois où j’ai voulu l’aider à manier son appareil, il a répondu qu’il désirait rester le plus indépendant possible. J’ai regretté de ne pas pouvoir l’aider, mais admiré et salué son attitude.

Dernièrement, j’ai reçu des documents relatifs au premier « Théâtre populaire romand », le TPR. André Oppel, mon ami y avait été le graphiste, Ernest Grize régissait et y jouait. C’est Mado, la femme d’Ernest, qui m’a remis les documents parmi lesquels il y avait deux articles écrits par Freddy Landry. L’occasion pour moi d’approcher cet homme toujours si réservé et de lui demander un autographe !

Il a été content de voir ces articles et cela lui a rappelé bien des choses. C’était l’époque où une équipe de comédiens amateurs et d’intellectuels voulait apporter le théâtre et la culture en général au peuple. Il en est résulté deux pièces : « La Cruche cassée » et « Les Fourberies de Scapin ». Il y a eu polémique, car les spectacles ont été jugés trop orientés politiquement. La « Fédération des Ouvriers de la Métallurgie et de l’Horlogerie » (FOMH devenue par la suite la FTMH) avait financé, je ne sais pas si intégralement, la troupe et il fallait justifier l’investissement par un acte culturel. C’est la raison des articles.

Ces deux articles nous ont apporté des choses magnifiques. Freddy Landry et moi nous sommes aperçus que nous avions bien des connaissances en commun. L’un des protagonistes du TPR, Bernard Liègme, avait été mon professeur de littérature étrangère à l’École Supérieure de Jeunes Filles de Neuchâtel. Un professeur qui vivait tellement ce qu’il disait que parfois, sentant très fortement notre attention – comme si elle lui arrivait au visage – s’arrêtait pour nous dire que ce n’était pas son texte mais celui de tel ou tel auteur ! C’est chez lui que j’ai appris à approfondir les matières enseignées en cours. J’ai fait comme l’une de mes amies ; j’ai cherché des informations supplémentaires sur un sujet avant un travail écrit et j’ai vu ma note monter ! Cela a été un déclic pour moi. Je ne peux pas citer toutes les connaissances communes à F.L. et à moi, mais il y en a une en particulier : Sophie Piccard. Il se trouve que Freddy Landry a étudié la mathématique, que Sophie Piccard a été l’un de ses professeurs à l’université et cela a suffi pour que je me sente en famille !

J’ai une affection particulière pour Sophie Piccard. On le sait, elle a été brillante en mathématiques (je reprends le pluriel alors que je suis passée au singulier depuis que je suis la logique du mathématicien Cédric Villani, autre personnage que F.L. et moi admirons), mais c’est pour souligner qu’elle a enseigné plusieurs branches. Elle a eu une vie quelque peu compliquée. En effet, son diplôme universitaire d’Odessa, Ukraine, n’a pas été reconnu en Suisse, à Neuchâtel plus particulièrement, et elle a dû recommencer ses études depuis le début. Afin de subvenir à ses besoins, elle a été secrétaire du journal local neuchâtelois « La Feuille d’Avis ». Elle a été professeur universitaire de mathématique, tout comme un collègue qu’elle avait, mais son salaire était plus bas que le sien et que celui d’autres professeurs masculins. Après son départ à la retraite, chaque branche enseignée par elle a été reprise par un professeur distinct. C’est dire !

Freddy Landry me raconte que Sophie Piccard avait son bureau au sous-sol de l’université, qu’il n’avait pas de fenêtre mais des impasses, alors que son collègue, arrivé après elle, avait un bureau au premier étage avec fenêtres… Leurs relations ont été tendues et Sophie Piccard s’est sentie mal appréciée. Elle avait d’ailleurs l’allure d’une personne qui souffrait et faisait penser à une femme de moujik. Je l’ai rencontrée en fin de vie, pour ainsi dire, Ma mère avait traduit les ouvrages que sa mère avait écrits et, à un moment donné, Mademoiselle Piccard a été enfermée à « Préfargier », endroit où l’ on « met » ceux qui ne sont plus maîtres de leur pensée. Je me suis dit que si j’allais la voir, lui parler en russe, je pourrais la ramener à ce qu’on appelle « la raison ».

Au moment où j’ai voulu intervenir, elle avait été placée dans un home pour personnes âgées, pas très loin de chez moi. Je lui ai rendu visite, les choses se sont bien passées et tous les lundis après-midi, j’allais pendre un cours avec elle. Nous avions décidé d’étudier les livrets des ballets, notamment les russes.

En ce qui concerne son caractère, on disait qu’elle souffrait d’une sorte de maladie de la persécution, ce qui la poussait à avoir plusieurs serrures dans les différents appartements qu’elle a habités. Il semble que ce n’était pas facile de communiquer avec elle. Mais, j’ai eu de la chance, nous avions des thèmes communs, des amours communes. J’ai eu une frayeur une fois, car je suis partie avec son crayon. Lorsque je suis retournée la semaine suivante, j’ai eu peur qu’elle ne soit très fâchée… Je suis entrée et lui ai annoncé que j’étais partie avec son crayon. « Je sais », a-t-elle simplement répondu. Quel soulagement !

M’intéressant à ces souffrances qu’on disait qu’elle avait, nous en avons parlé et je ne sais plus quel conseil je lui ai donné, mais un jour elle m’a dit qu’elle se sentait soulagée ! Cela a été un moment extraordinaire ; ses yeux, d’un vert magnifique, d’un vert que je ne pourrai jamais oublier, d’un vert qui me fait entrer dans la mer, dans un monde de joie, brillaient. J’ai demandé à la responsable du home de m’avertir si jamais elle partait au ciel. Je voulais lui faire la tresse qu’elle portait toujours. J’ai été avertie trop tard, mais cela a été pour un bien, car les pompes funèbres l’avaient remarquablement coiffée. Elle avait l’air d’une duchesse ! Je suis bien contente, car c’est ainsi que je la considérais. J’ai eu l’honneur d’avoir été la personne qui a parlé lors de son service funèbre. J’ai notamment dit que si elle avait eu un comportement difficile avec certains, avec moi cela n’avait jamais été le cas et ai rapporté l’histoire du crayon.

Freddy raconte qu’il a passé le certificat de géométries (descriptive et une autre), soit 1/4 de la licence, avec Sophie Piccard et que l’épreuve avait été facile. Il en est allé de même avec M. E. Guyot, dit « Pique-Lune« , le professeur d’astronomie. Je suppose que ce sont les gens doués qui parlent ainsi. Il a encore passé le calcul différentiel, 1/8 de licence, avec le professeur Fiala, plus statistiques (1/8) et probabilités (1/8) toujours avec Sophie Piccard. Freddy a été l’assistant du professeur Félix Fiala, lequel, pendant son rectorat a acheté (sous forme de fondation) le foyer des étudiants. Au moment où j’ai rédigé l’article, Freddy n’a pas pensé à me dire qu’à l’époque, il était le président de la Fédération des étudians neuchâtelois (FEN) ! C’est intéressant de savoir qu’il a été l’un des acteurs de l’histoire universitaire. On est en 1955.

Au moment où j’ai su que Freddy Landry était prof de maths, je me suis exclamée :

  • Mince alors ! Moi qui ai cherché pendant longtemps un prof qui ouvre les portes de la mathématique à mon élève adolescente et m’explique deux ou trois choses alors que vous étiez en face !
  • Oh ! mais je n’ai jamais été à l’aise devant une seule personne ; j’ai toujours préféré les grandes clases.
  • Oh, mais là on est deux ! lui ai-je dit. F.L. a attendu que l’image arrive à son cerveau et a éclaté de rire.

En écrivant l’article et en revivant le moment, je ne sais pas si j’ai voulu dire qu’on serait deux au cours ou qu’on était présentement deux ou encore les deux à la fois. C’est probablement cette dernière version que notre conscience a comprise.

A propos de sport, Freddy Landry a fait du football et a joué dans l’équipe du FC Cantonal. Lors des championnats nationaux de 1950, il a joué, même s’il faisait partie de l’équipe de réserve. Il s’est trouvé en milieu de terrain, a senti quelqu’un derrière lui, pour une raison qui lui échappe, il a craint d’être attaqué par le côté et a fait une passe arrière au joueur dont il est question, mais la balle a fait un tour d’arc et est arrivée derrière le dos du gardien… de sa propre équipe. Freddy a arrêté le foot !

J’ai montré à Freddy la photo du bâtiment qui a abrité la première fabrique d’horlogerie du père de Jack Froidevaux (Fabrique d’Horlogerie Froidevaux S.A – Neuchâtel) et cela l’a fait penser à l’ancien impôt français sur les fenêtres : plus on avait de fenêtres, plus c’était le signe qu’on était riche et plus l’impôt était important… Alors, les fabriques, astucieuses, ont misé sur des fenêtres très rapprochées. Ainsi elles étaient considérées comme une seule fenêtre et payaient moins d’impôt ! L’histoire de ces fenêtres est très intéressante, car non seulement les ouvriers avaient plus de lumière, mais elle était naturelle – thérapeutique, ajoute Freddy avec raison. L’impôt sur les fenêtres a disparu, mais les fabriques ont continué à avoir plein de fenêtres et c’est tout au bénéfice des personnes qui y travaillent !

Bien sûr, nous avons parlé de cinéma. Je ne peux pas combattre sur son terrain, mais là aussi on a trouvé un autre terrain d’entente. J’avais une série de DVD de films classiques russes, une quinzaine, et il y en avait qu’il ne connaissait pas. Quand il les a eus en mains, il a dit « Mais, j’ai encore des choses à faire! ». Cela a été un moment fort. On en a regardé quelques-uns avant qu’il ne parte définitivement à Genève, chez sa fille qui habite au « Passage de la Fin ». Nous avons passé de bons et longs moments ensemble. Mes visites duraient de 2 à 7 heures, car au moment de partir un nouveau sujet de conversation surgissait. Je garde le souvenir d’un homme d’une grande douceur, d’une acuité intellectuelle remarquable et d’une grande écoute. J’ai aussi aimé l’élégance de son discours, chose qui se fait rare de nos jours. J’aime la langue et avec lui c’était un plaisir que de l’entendre. J’ai été conquise.

Je reviens sur les yeux de Sophie Piccard. Freddy m’a dit qu’il ne se souvenait pas d’avoir vu ses yeux verts… Je lui ai expliqué qu’elle portait des lunettes et qu’on ne voit pas toujours la couleur des yeux d’un professeur qui se tient souvent à distance. Ce qui a aussi été le cas pour moi avec lui. Comme dit au début, je l’ai croisé pendant des années et ce n’est que lors de mes visites chez lui que j’ai vu la magnifique couleur bleue de ses yeux, si grands et si purs. J’ai senti que je pouvais y entrer en toute confiance et c’est ce que j’ai fait. Je lui suis profondément reconnaissante pour tous ces moments passés ensemble. J’aurais voulu qu’ils ne finissent pas.

Je ne citerai que l’un des DVD vus ensemble : « Les Gradés et les Hommes ». Il s’agit de trois nouvelles de Tchékhov tournées par Iakov Protozanov, l’un des réalisateurs russes les plus célèbres entre 1915 et 1920. C’était fascinant de suivre les remarques de F.L. car ce sont des films muets, accompagnés de musique – comme il se doit – et où il est finalement question de pouvoir, de qui détient le pouvoir et de ce qu’il en fait. Thème toujours d’actualité. Nous avons senti les films de la même façon. Fascinant !

Voici une autre preuve de son acuité intellectuelle. L’un de mes thèmes favoris est celui du cheminement de la pensée. Je lui parle de l’intuition, et, faisant un raccourci, je lui dis que c’est la réponse à une question qu’on ne s’est pas posée. Et F.L. dit : « Qu’on ne s’est pas encore posée ! » Je reste suspendue en l’air… car c’est vraiment cela. Il ne sait pas combien de choses il sait au sujet des ouvertures temporelles dont le physicien Jean-Pierre Garnier-Malet parle… On est vraiment du même monde !

En parlant du nombre ∏ (pi) et de ses décimales, je lui dis que Pythagore n’avait pas eu connaissance des décimales, mais que l’écrivain Marcos Chicot, dans son livre El Asesinato de Pitágoras (L’Assassinat de Pythagore) fait une démonstration de la façon dont Pythagore aurait pu trouver le fameux nombre. Freddy parle des polygones dans un cercle (méthode mentionnée dans le livre) et j’ai du plaisir à l’entendre me dire cela. À propos des décimales de ∏, Freddy dit que pour se rappeler des dix premières décimales, il y avait la phrase reprise de l’un de ses professeurs qui était : « Que j’aime à faire apprendre un nombre utile aux sages. » = 3 1 4 1 5 2 9 6 5 3 5. Le nombre de lettres correspond au nombre avec dix décimales ! C’est très joli. De plus, elles correspondent à celles que je garde en mémoire. Je trouve tout cela fascinant, même si je me répète ! Je suis tout simplement fascinée.

Lors de l’une de nos dernières conversations, je lui dis que j’ai rencontré un scientifique qui fait une démonstration assez étonnante du théorème de Pythagore avec un cercle inscrit dans un carré duquel on prolonge les coins… et Freddy ajoute « jusqu’à trouver un point ! » Il dit qu’on peut procéder ainsi jusqu’à l’infini. Au moment de la conversation, je n’avais pas le dessin sous les yeux et on s’est dit que j’allais le lui envoyer par la poste. Mais, Freddy est parti au ciel le lendemain… Il a rejoint l’infini et moi, j’ai un vide sans bornes…

J‘ai parfois l’impression que les personnes qui ne sont plus de ce monde continuent à me parler. C’est ainsi que désirant rendre service à mon élève adolescente dans le domaine de la mathématique, je suis tombée sur un article qui parle de Freddy qui m’apprend ce que j’écris plus haut, à savoir qu’il était le président de la Fédération des étudiants neuchâtelois au moment où l’université achète le bâtiment qui servira de foyer pour les étudiants en 1955. C’est comme si je pouvais communiquer avec ce fameux infini…

J’écrivais que j’étais fascinée par l’aventure avec Freddy, je le suis encore plus aujourd’hui, ce 2 juillet 2020. Je viens de recevoir le livre Mon cabinet de curiosités mathématiques de Ian Stewart. J’ai ouvert le livre au hasard – on le sait, le hasard n’existe pas – et suis tombée sur Pythagore, son fameux théorème et sur un chapitre intitulé Mémoire des nombres. Je vais demander à l’auteur si je peux le citer, car il parle de la suite de la phrase que Freddy connaissait au sujet du nombre ∏ !

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