René Froidevaux : l’homme, patron de la Fabrique d’Horlogerie Froidevaux S.A. Neuchâtel – Suisse

C’est la montre de M. René Froidevaux, marque Cadola, la marque vendue en Suisse et dont le graphisme a été fait par André Oppel dans les années 1950.

La montre. On sait qu’un objet n’est qu’un objet, toutefois, quand je me dis que cette montre était au poignet de M. Froidevaux et l’a accompagné au moment où il prenait des décisions, où il vivait l’histoire de son entreprise et celle du Jura, cet objet prend une valeur. C’est comme si elle portait une mémoire que je peux toucher ou à tout le moins lire.

Date : 18 décembre 1900. C’est la date de naissance de M. René Froidevaux, de celui qui va marquer l’histoire horlogère de Neuchâtel et participer à la naissance du canton du Jura.

M. Froidevaux est né au Noirmont ; cela explique son attachement pour la région du Jura et son activisme pour que le Jura devienne le 23e canton suisse. Il ne suffit pas d’être né sur une terre pour devenir son porte-drapeau, il faut avoir du caractère, avoir le sens de l’organisation, du devoir, être un visionnaire. Ces qualités, on les a déjà remarquées dans l’article que je consacre à son entreprise horlogère. Lorsque j’ai découvert qu’il avait été l’un des moteurs de la naissance du canton du Jura, je n’ai été étonnée qu’à moitié. L’autre moitié, si je puis dire, s’est étonnée de savoir qu’un homme très occupé par son entreprise, un vrai Suisse – c’est-à-dire un Suisse comme on les imagine : calme, neutre, ne désirant rien devoir à personne, respectueux des règlements – se dise qu’il faut se battre pour le droit de naissance du canton du Jura. Je dis une fois de plus « chapeau » !

M. Froidevaux a été un activiste passionné, passionné au point d’amener sa famille tous les dimanches pique-niquer dans le Jura. On ne sait pas si les enfants étaient d’accord, mais c’était sa façon très entière d’être. Son enthousiasme l’a poussé à se dire qu’il fallait un journal pour la question jurassienne, qu’il a combattu pour cela et qu’il fallait forcément des fonds. Le banquier qu’il avait été avait son rôle à jouer et il gardait une comptabilité à cet égard. Les gens qui traitaient avec lui le savaient et y participaient.

Le journal en question est « Le Franc-Montagnard », toujours en activité.

Ce qui m’interpelle aussi dans cette histoire, c’est le recoupement, une fois de plus de tant de pans de mon histoire. Ma formation en danse classique et une partie de mes études d’économie, je les ai faites en Roumanie, à Bucarest, et voilà que Jacques, l’un des fils de M. Froidevaux, vient de m’apprendre que son père avait été envoyé par la succursale biennoise de la banque où il travaillait, la Banque cantonale bernoise, à Bucarest dans les années 1925 -1930 pour des questions d’organisation dans le secteur du pétrole. Cela me fait un drôle d’effet, c’est comme si le temps n’existait pas et simultanément, je me sens envahie par une certaine joie.

M. Froidevaux à Neuchâtel. Il déménage de Bienne à Neuchâtel en 1942, puis il fait construire sa maison à la ruelle Vaucher en 1946, et achète le domaine adjacent qui va jusqu’à la gare et y emménage sa fabrique d’horlogerie dans ce qui avait été jusque-là un pensionnat pour jeunes-filles.

Bâtiment qui abrita la « Fabrique d’Horlogerie Froideaux S.A.
Vue du balcon de l’ancien comptable, M. Frésard.
Le même bâtiment vu depuis le bas, où il y avait l’atelier de la chaîne de montage.

Chaîne de montage horloger. À propos de l’esprit entrepreneurial de M. Froidevaux, avant que d’autres entreprises de Neuchâtel ne commandent ensemble la chaîne de montage Rexa, M. Froidevaux avait fait construire une chaîne mécanique par les ateliers Rochser S.A. de la Chaux-de-Fonds. Le constructeur avait été Jean von Allmen, patron de l’entreprise et de surplus autre activiste jurassien ainsi que père de Zouc, Zouc que j’ai vue au Théâtre de Neuchâtel ! Je ne peux m’empêcher de trouver curieux comme ces pièces du puzzle se rassemblent pour donner des racines à mon paysage neuchâtelois.

Jean von Allmen, un ami indéfectible de M. Froidevaux. Lorsque la situation est devenue difficile pour l’entreprise, lorsqu’il y a eu sa liquidation, après celle-ci et après le départ au ciel de M. Froidevaux, Jean von Allmen a été aux côtés de la famille. Jusqu’à ce que lui-même parte au ciel, il a invité Mme Froidevaux et son fils Jacques au buffet de la gare toutes les semaines !

M. Froidevaux et l’AVS. Je ne sais plus comment j’en suis venue à m’intéresser à l’histoire de l’AVS. Mais, j’ai appris que c’est Otto von Bismarck qui instaura les assurances sociales (maladie, accidents, vieillesse et invalidité) en Allemagne entre 1883 et 1889. Cela relève du miracle pour moi. En Suisse, elle est entrée en vigueur le 1er janvier 1948. Cette année-là, M. Froidevaux a dit à d’autres patrons qui râlaient devant la charge financière qui leur était imposée qu’il était favorable à son application même si vraisemblablement il n’aurait pas à en bénéficier. C’est le portrait même de M. Froidevaux. Je ne connais pas les chiffres de l’époque, mais il est sûr que M. Froidevaux s’est rendu compte que cela n’allait pas suffire pour une retraite aisée de ses collaborateurs et c’est pour cela qu’il a créé son propre fonds de pension dont je parle dans l’autre article.

Dans les années 1950, s’installe au dernier étage de la fabrique l’avocat Jules Biétry avec sa famille. Jules Biétry, c’est à peine croyable, Lorsque j’étais enfant, il était le président de la caisse-maladie « Chrétienne sociale » et les bureaux étaient au Faubourg de l’Hôpital ; dans l’immeuble que j’habitais ! Je le revois, avec son chapeau noir et toujours plutôt distant… Le fait de savoir qu’il a aussi participé au mouvement jurassien me le rend sympathique, chose que je n’aurais jamais crue.

En 1964, M. Froidevaux fait des travaux dans son entreprise et transforme les deux derniers étages en logements.

Voilà la piscine construite sur le domaine de M. Froidevaux et mise à disposition de ses employés.

La piscine. En regardant cette piscine, j’imagine la joie des travailleurs et de leurs familles. C’est magnifique d’apporter quelque chose aux autres, de rendre leur vie plus agréable. Je crois que c’est l’une des choses les plus importantes dans ce monde.

Les années 1970. Comme je le dis dans l’autre article, c’est la période de la crise et bien des entreprises horlogères ferment leurs portes. Dans le cas de M. Froidevaux, des proches ont participé à la débâcle. Lorsqu’un notaire neuchâtelois a regardé les documents que ces personnes avaient fait signer à M. Froidevaux sous prétexte de l’aider à redresser la situation, il a dit à Jacques que c’était fini.

En 1974, le chef comptable de l’entreprise, M. Charles Frésard, trouve du travail ailleurs. M. Froidevaux lui fait un certificat en or et il signe. Voici sa signature.

C’est la signature de quelqu’un qui sait ce qu’il veut. La tonalité du caractère est donnée !

Ce qui est aussi remarquable de la part de M. Froidevaux c’est qu’il laisse partir le comptable qui a fait partie de son entreprise pendant près de 20 ans, qu’il comprenne qu’il aille travailler ailleurs et qu’il lui permette de garder le logement qu’il habite dans l’immeuble qu’il a fait construire. M. Frésard dit que lui et sa femme ont été les premiers locataires de l’immeuble.

Quand je rends visite à quelqu’un, je ne regarde pas si le logement est comme ceci ou comme cela, ce qui m’intéresse ce sont les personnes qui l’habitent, mais chez M. et Mme Frésard, chaque fois que je suis sur leur balcon, je dis : ah, quelle vue ! on se dirait à Monte Carlo. Il faut dire que M. Frésard nous offre un verre d’Armagnac dont la bouteille ne ferait pas rougir un lord, fume son cigare et met ses lunettes de soleil. Une vraie scène de cinéma. J’ai une pensée pour M. Froidevaux.

À propos d’Armagnac. À Noël, M. Froidevaux offrait aux hommes, à choix, une bouteille d’Armagnac ou de la Prunelle de Bourgogne et aux femmes, si elles ne voulaient pas d’alcool, une boîte de chocolats. Je me dis que c’était le bon temps. Cela me rappelle que mon bailleur, Pierre Meyer, offrait à ses locataires une belle boîte de chocolats à Noël aussi. Là, également, les choses ont changé !

Les sorties annuelles de l’entreprise. En plus de la visite à la foire de Bâle des cadres, M. Froidevaux organisait une sortie annuelle pour tous les employés et les frais étaient à sa charge. C’est ainsi qu’ils sont allés dans le Valais et au Lac de Constance, par exemple.

Probité de la fabrique d’horlogerie Froidevaux. Lorsque la situation horlogère suisse a commencé à devenir difficile, il a fallu se résoudre à des réductions de personnel et cela dans les règles de l’art. Toutefois, l’un d’eux s’est fait avoir par un vilain conseiller (il a été perfidement incité à attaquer l’entreprise, car, on le sait, tous les patrons profitent des employés… me dit la personne qui me donne le renseignement) et s’est porté partie plaignante pour une somme d’environ Fr. 2 600. –

L’affaire a été réglée au tribunal. Le chef comptable et son apprenti ont, de leur côté, montré leur décompte qui se montait à environ 2 900.-, somme, qui, comme on le voit, est supérieure à celle revendiquée. La juge a demandé au plaignant ce qu’il faisait là ! Le « conseiller » n’a su que dire et l’employé, tout déconfit, a dit qu’il ne savait pas ce qu’il faisait là et qu’il avait toujours eu confiance en l’entreprise Froidevaux.

Je crois qu’il n’y a rien d’autre à ajouter.

La montre Cadola de Mme Froidevaux.

La montre du fils Denis, une Froidevaux qui avait un numéro de série derrière.

En montrant cette photo à Jaques, il me dit qu’il avait lui-même fait les plans et le dessin de la montre et qu’il était parti en voyage en Amérique latine avant sa mise en fabrication. Sa surprise a été de taille lorsque, se promenant dans une ville du Nord de l’Argentine, il l’a vue, à 10 heures du soir, dans une vitrine mal éclairée. C’était en juin 1972 ! Denis m’explique ensuite qu’il avait fait faire « sa » montre par les ateliers Descombes à la ruelle Vaucher, sans marque, une fantaisie qui lui était passée par l’esprit, et avec des aiguilles spéciales avec du radium – ce qui a été interdit par la suite – mais cela lui permettait de voir l’heure aussi la nuit puisque les heures ont aussi un petit trait au radium.

J’allais m’arrêter là, mais j’ai rencontré la sœur d’André Oppel, Marie-Claire, qui m’a raconté que leur mère était amie de la femme de M. Froidevaux. Voilà encore une autre pièce dans mon tableau.

J’ai désiré faire aussi la photo du dos de la montre de M. Froidevaux :

On y voit le numéro de série 85273 No 1ce qui indique que la montre a un calendrier
18 K, 0,750, 180
J’ai tout à coup eu l’idée de refaire une photo de la montre de M. Froidevaux sur le couvercle de mon Mac. Je mets trois des photos. Si l’heure reste inchangée, ce sont les reflets sur le bas du cadran qui attestent que du temps est passé. On comprendra le pourquoi dans la suite de l’article.

Une idée a traversé mon esprit et je l’ai rendue réelle dans notre monde. Parfois, on ne sait pas pourquoi on fait telle ou telle chose :

La montre de M. Froidevaux sur mon poignet.

J’ai mis la montre de M. Froidevaux sur mon poignet. Cela m’a fait une émotion et j’ai pris une sorte de selfie, chose à laquelle je suis plutôt réfractaire. Puis, nous avons continué la conversation, M. Frésard, Mme Frésard et moi. De temps en temps, je regardais la montre, me sentais émue de la porter et trouvais qu’elle allait bien sur mon poignet… Au moment de prendre congé, je remarque que le garde-temps marque 9 h 39. Je m’étonne qu’elle fonctionne. M. Frésard me dit qu’elle doit être automatique. Je fais le lien avec les modifications que l’autre horloger de mon monde, Abraham-Louis Breguet, a apportées aux montres. Cela signifie aussi que j’ai porté la montre une bonne demi-heure. Cela me procure une autre sensation, comme si trois temps s’étaient réunis !

Un autre lien s’invite. Le physicien Jean-Pierre Garnier Malet parle des trois temps : le passé, le présent et le futur qui en certaines circonstances n’en font qu’un. Je ne sais quelle sensation on peut éprouver dans une telle situation, mais j’en éprouve une profonde au moment où je me sens unie, dans mon temps à moi, à Abraham-Louis Breguet et à M. Froidevaux et tout cela étant parti de documents qu’André Oppel avait faits, alors qu’il travaillait pour M. Froidevaux, que j’avais gardés et que le Musée d’Horlogerie Château des Monts du Locle a été heureux de recevoir.

Le téléphone no 6. Si vous aviez vécu dans les années 1930 et que vous aviez voulu téléphoner au grand-père de l’ancien comptable de l’entreprise Froidevaux, M. Charles Frésard, vous auriez dû composer le no 6. C’était le 6e téléphone de la région ! Je suis émue, une fois de plus. Voici une réclame qui trône chez M. Froisard petit-fils à la retraite.

Le numéro de téléphone figure en haut à gauche : Téléphone no 6.

Liens :

  1. Fabrique d’Horlogerie Froidevaux, Neuchâtel ;
  2. Documents horlogers, André Oppel et le Musée d’horlogerie du Locle ;
  3. Une montre parmi les affaires d’André ;
  4. Abraham-Louis Breguet.

Documents horlogers d’André Oppel au Musée d’horlogerie des Monts, Le Locle

Une nouvelle fois, je me dis que les histoires ne commencent pas toujours de la même façon car celle-ci ne déroge pas à la règle. Depuis que mon ami André Oppel (graphiste et ancien directeur du Centre culturel neuchâtelois) a quitté ce monde, j’ai gardé les quelques affaires qu’il a laissées tout en me disant qu’elles devaient bien aller au bon endroit. On m’avait dit que cela n’intéressait personne… J’ai bien fait d’attendre.

Photo prise à l’époque où André Oppel travaillait pour l’industrie, 1965.
Magnifique photo de Pierre-W. Henry.

Le départ de cette histoire est la « Fabrique d’horlogerie Froidevaux S.A. » où André a travaillé en tant que graphiste ; puis, c’est Roger Peeters, ingénieur travaillant dans l’horlogerie et dont je parle dans deux autres articles (un = danse et mathématiques – deux = cameraman et body painting ), qui me dit qu’il faudrait que j’aille voir le « Musée d’horlogerie du Locle – Château des Monts ». J’y suis allée cet été et l’ai trouvé très beau, complet, harmonieux. J’y ai lu des noms de famille d’anciens amis ou connaissances neuchâtelois. Cela m’a mise un peu en famille. De plus, le personnel est des plus aimable et cela compte. J’ai cru l’histoire finie, si ce n’est que je me disais que la prochaine fois que j’aurais des amis de l’étranger, j’allais les amener à ce musée.

Rôle du Musée de l’horlogerie du Locle. À un moment donné, je me retrouve avec un catalogue de la fabrique Froidevaux en plus. Jack Froidevaux, le fils du fabricant en a déjà un et je pense au musée. Je téléphone. Une aimable archiviste, Mme Marlène Rüfenacht, prend contact avec ses collègues et me répond qu’ils sont intéressés par tout ce qui pourrait concerner des documents horlogers de la période 1950 – 1970. Cette époque a été d’une grande effervescence dans le monde horloger neuchâtelois, mais il y a eu une crise et bien des maisons ont fermé, emportant avec elles les archives. Le musée n’a pas beaucoup de traces de cette période.

J’organise alors la remise de documents au musée. Pour cela, je réunis Knut, le photographe attitré de mes activités, Roger déjà cité et Jack Froideaux, le fils du fabricant. On monte au Locle et on se trouve à l’entrée du musée.

Roger, Jack, Knut.
Musée des Monts au Locle

Puis, le moment tant attendu arrive. Nous sommes reçus par M. François Aubert, président du comité du Musée des Monts et Mme Marlène Rüfenacht, l’archiviste. Se trouve aussi présente « Canal Alpha« , notre télévision locale dont le rédacteur en chef du journal, M. Etienne Arrivé, a pensé que c’était un événement suffisamment important dans l’histoire de l’horlogerie pour en faire mention dans son journal du 13.09.2019. Nous le remercions, ainsi que son équipe, pour cette collaboration. Le reportage, je l’espère, va inciter d’autres personnes possédant des archives ou des pièces horlogères à les remettre au musée. Le journaliste qui a présenté le reportage a aussi émis le même voeu.

L’accueil que nous réserve M. Aubert est chaleureux et nous passons des moments inoubliables en famille horlogère, car M. Aubert a aussi travaillé dans l’horlogerie et il est passionné par la branche. C’est un plaisir que d’avoir des échanges avec lui ! De plus, nous avons eu droit à une visite commentée par lui. J’ai appris bien des choses et tout cela me rapproche de ma région d’adoption.

J’avais composé un dossier fait avec la couverture du catalogue. En passant dire bonjour à M. Marc Mettler, le libraire et propriétaire du « Cabinet d’Amateur » à l’Escalier du Château, Neuchâtel, il voit mon dossier, remarque que je ne veux pas l’abîmer et me prête une paire de gants qu’il utilise pour son travail ! Les gants ont fait le voyage jusqu’au musée !

Dossier contenant les dessins et catalogue de la « Fabrique d’Horlogerie Froidevaux S.A. Neuchâtel – Suisse, faits par André Oppel, graphiste à l’époque.
M. François Aubert, M. Jack Froidevaux, moi, Mme Marlène Rüfenacht
Montage du catalogue et dessins faits par André Oppel, ainsi qu’une montre Precimax, dont la fabrique se situait à Monruz, Neuchâtel, toujours dans les années 1950-1970.

Ce qu’il y a d’important dans cette histoire, c’est que ce hasard, qui n’existe pas, a permis tellement de choses, que j’en reste étonnée alors que je savais au fond de moi que quelque chose devait arriver avec les documens que mon ami avait laissés. Ainsi :

  • le Musée d’horlogerie du Locle se trouve enrichi avec des pièces pour ses archives. En effet, le musée n’avait pas entendu parler de la fabrique Froidevaux et les témoignages du fils de l’entrepreneur ont été très bienvenus ;
  • Jack Froidevaux finit de remplir sa mission auprès de son père (c’est lui qui a représenté l’entreprise lors de la faillite dont les procès auront duré 20 ans !) ;
  • je participe à l’enrichissement du patrimoine horloger. Cela me procure un très grand plaisir et renforce ma confiance en moi, car j’ai eu raison de garder les documents ;
  • le plus important : le travail d’Adré Oppel se trouve honoré.

Bref, participer à l’enrichissement du patrimoine horloger est toute une aventure hors du commun !

Toutefois, mon périple horloger ne finit pas là. D’autres éléments vont se greffer :

  • Je devais aller à Paris et voulais y voir quelque chose en lien avec l’horlogerie. C’est une fois de plus Roger qui me dit d’aller voir le musée Breguet. Breguet… J’ai entendu parler des montres Breguet et de l’esprit très spécial d’Abraham-Louis Breguet au Musée des Monts, lors de la visite commentée par M. Aubert. Je décide d’aller le voir ;
  • Lors de la visite guidée du musée Breguet à Paris, je demande où se situait la manufacture Breguet car j’ai soudain l’envie d’aller voir l’endroit. C’est au « Quai de l’Horloge » me dit le guide. J’y vais et il se trouve que j’y étais passée la veille et même étais entrée dans la boutique à côté. Je me mets devant la maison qui n’a pas de sonnette en me disant que quelqu’un va bien sortir. J’attends une demi heure. Je racourcis. Finalement, je me trouve devant la descendante de M. Breguet. On convient d’un rendez-vous plus tard dans l’année ;
  • Je vais revoir le libraire, M. Marc Mettler (le propriétaire des gants !). Un monsieur parle avec lui. Longuement. J’attends. J’attends et j’attends. Finalement, je me dirige vers le rayon d’horlogerie et me demande si je ne vais pas trouver quelque chose sur M. Breguet dont je suis devenue une admiratrice. Arrive Marc avec le monsieur et me le présente. Il s’agit de M. Antoine Simonin, fameux formateur d’horlogers et directeur des « Éditions Simonin » spécialisées dans l’horlogerie. Je lui rends visite à Dombresson et il me dit que c’est lui qui a acheté la maison qui avait été la « Fabrique d’Horlogerie Froidevaux S.A » pour en faire une fondation et le centre de formation que l’on connaît, le WOSTEP (Centre de perfectionnement horloger) dont il a été aussi le directeur. Il ne savait pas non plus que la maison avait été le siège de la fabrique !

Cette aventure où des bouts d’histoire parfois si éloignés les uns des autres se rencontrent sur un même terrain me fait penser aux mots prononcés par la nouvelle déléguée à la culture à Neuchâtel, Mme Gaëlle Métrailler, lorsque je lui ai raconté l’affaire : « Cela prouve que vous êtes dans le juste ».

Effectivement, quelle émotion de voir le périple fini et les documents, ainsi que la montre, commencer une nouvelle vie dans le musée !

Au moment d’apporter la montre au musée, je me suis dit qu’il lui fallait un emballage, un carton, quelque chose. Après plusieurs essais, je me suis dit que j’allais lui fabriquer un « habit » inspiré de celui que je porte le jour de la remise des documents. J’avais un reste de tissu et de dentelle. Le conservateur du musée, M. Morgan Mootoosamy, a trouvé l’idée intéressante et la montre figure ainsi dans la vitrine !

Voir le nom d’André et le mien au musée, me provoque une émotion…

Liens vers :

  1. Fabrique d’Horlogerie Froidevaux S.A, Neuchâtel-Suisse ;
  2. Une montre parmi les affaires d’André ;
  3. Rencontres particulières .12 : Abraham-Louis Breguet ;
  4. Histoires d’entreprises (sujet général).

Une montre parmi les affaires d’André Oppel.

C’est une suite de l’histoire de la Fabrique d’horlogerie Froidevaux S.A. de Neuchâtel, en effet, parmi les affaires d’André – feu mon ami et graphiste un temps à ladite fabrique – il y avait deux vielles montres, une pour dames et une pour hommes. Je les montre à Jack qui, contrairement à moi, sait lire ce qui est écrit dans les montres et me dit qu’aucune d’elles ne vient de la fabrique de son père. Je suis un peu déçue. Mais, ajoute-t-il, celle pour hommes vient de la fabrique Borel, aussi de Neuchâtel. Le bâtiment se situait là où il y a actuellement le CSEM. Cela provoque une émotion en moi. Curieux, je suis quand même de Neuchâtel, peu importe que je n’y sois pas née.

Alors, Jack retourne la montre et voit l’inscription : Grize Ernest. Tonneau ! Ernest Grize était le régisseur du Centre culturel neuchâtelois, il a construit le plancher de ce qui est devenu mon studio, la « Cave perdue », les meubles que j’ai retapés… Je ne crois plus à la réincarnation, toutefois tout cela me donne une drôle d’impression. C’est comme si Ernest me disait qu’il était là, que les choses vont bien et que j’ai bien fait de prendre soin de tout ce qui se trouve dans cette cave. Cela me fait penser aux « cafés atomiques » que je prends avec Knut, mais c’est une autre histoire. En ce moment, j’ai un sentiment de joie et de paix. Voici l’image :

Puis, voulant faire une photo du dos, je lis l’inscription : Ernerst Grize, Noël 1951. L’âge pour moi n’est pas un élément essentiel, mais Ernest devait être un adolescent quand il a reçu sa montre et, ce, le jour de Noël.

Il me semble aussi que si j’ouvre une porte temporelle, je vais voir les ouvriers dire « c’est la montre pour le jeune Grize », il faut la graver !

Comment a-t-elle a atterri parmi les affaires d’André ? Il me faudra une autre ouverture temporelle pour le savoir. En tous les cas, quelque chose il y a. C’est d’ailleurs Ernest qui m’avait introduite auprès de la direction du Centre culturel neuchâtelois pour que je puisse sous-louer la « Cave »… La direction était composée de Jacques de Montmollin et d’André Oppel, devenu mon partenaire de vie… Tout un symbole !

1951, dit Jack, je sais qu’en 1956 André travaillait chez Froidevaux. C’était hier, me dis-je…

Quant à l’autre montre, celle pour dames, elle vient de la fabrique Precimax, aussi de Neuchâtel, et dont le bâtiment se situait à Monruz, tout près de Neuchâtel.

Toutes ces événements qui se sont écoulés dans d’autres temps me semblent à portée de main. Ce n’est pas étonnant, je suis originaire d’un canton horloger !

Connaissant maintenant l’adresse de Mado, la femme d’Ernest (article : Histoire d’une bise et Jacques de Montmollin), je lui rends visite. C’est un moment émouvant. Mado n’arrive pas à s’expliquer comment Ernest avait pu avoir une montre d’une telle valeur alors qu’il était orphelin et que la personne chargée de son héritage en avait fait main basse… Mais, bon, la montre est là et Mado me donne des photos d’Ernest. Elle m’explique aussi qu’Ernest a dû insister pour que je puisse devenir sous-locataire du studio. Je lui dois une fière chandelle. En fait deux, car c’est lui aussi qui a amené André, mon compagnon, au CCN. C’est ainsi que j’ai rencontré André et que j’ai pu exercer mes activités dans un local fait avec amour. Voici Ernest :

Ernest était un bel homme. J’ai surtout apprécié son sourire, sa gentillesse.
Et voici Mado, la femme de sa vie pendant 45 ans. Elle faisait le secrétariat, tenait la compatibilité la journée au Théâtre de Poche ou CCN, le soir elle tenait la caisse lors des spectaacles et après le spectacle, elle tenait le bar en plus de préaparer des repas. Que lui restait-il des 24 heures d’une journée ?

En voyant la montre, Mado a dit qu’elle allait la faire réparer… Le temps ne s’arrête décidément pas !

Mado m’a aussi remis des documents qui m’ont permis de rencontrer Freddy Landry.

Liens vers :

Fabrique d’Horlogerie Froidevaux S.A. Neuchâtel – Suisse

Introduction. Les histoires n’ont pas toujours la même façon de commencer. Celle-ci, est liée à mon ami, André Oppel, graphiste et ancien directeur artistique du Théâtre du Pommier à Neuchâtel, parti au ciel il y a dix ans en laissant des affaires que j’ai gardées en me disant qu’un jour elles iraient au bon endroit.

Mon ami et moi avons toujours vécu au présent. On a rarement évoqué le passé, le sien, le mien. Pas pour éviter quoi que ce soit, simplement, ce n’est pas venu. Il connaissait beaucoup de monde, et parmi eux, Jack. Il le saluait et je le saluais. Le hasard, ce fameux hasard qui n’existe pas, a voulu que j’apprenne une fois que le nom de famille de Jack était « Froidevaux ».

Pendant des années, je me suis dit que si j’avais un site, je pourrais y mettre les travaux laissés par mon ami. J’ai alors scanné bien des dessins et projets, mais il n’y avait pas d’unité. Un de mes amis m’a dit, très élégamment, que cela faisait « souvenir de veuve ». En effet, une pièce par-ci, une autre par-là…

En revisitant les travaux laissés par André, je vois des collages ainsi qu’un catalogue de montres de la fabrique « Froidevaux » et me rappelle que mon ami m’avait dit que le père de Jack avait été entrepreneur. Le temps passe et aujourd’hui, en montrant le catalogue à Jack, il me dit que c’était bien celui de l’entreprise de son père et qu’André y avait travaillé en tant que graphiste. Je l’ignorais et me sens enrichie d’une nouvelle donnée relative à lui. Il me semble qu’il me fait signe. Jack me raconte également l’histoire absolument remarquable de l’entreprise de son père, René Froidevaux.

M. Froidevaux a développé, après la guerre, la petite fabrique qu’il avait achetée. Il a senti que l’Italie allait remonter économiquement et a créé bien des montres écoulées dans ce pays. À l’époque, les montres étaient vendues sous la marque des commanditaires ou magasins, raison pour laquelle on ne voyait pas son nom. Ces montres faisaient partie du haut du moyen de gamme. Voici quelques marques : Forte – Pryngeps – Escudia – Soly, etc. Cadola était la marque vendue en Suisse et c’est André qui en a fait le graphisme !

Ce que je trouve remarquable :

  • la Fabrique d’Horlogerie Froidevaux S.A. est la première entreprise suisse à avoir introduit la semaine anglaise dans le cadre du travail, soit elle a libéré les ouvriers de travailler le samedi matin !
  • M. Froidevaux était un chef d’entreprise, un timonier qui se souciait du bien-être de ses ouvriers tant au sein de l’entreprise qu’en dehors de celle-ci. Il a fondé une caisse de prévoyance qu’il a dotée d’un immeuble locatif d’une valeur de 450.000.- (francs de l’époque) de ses propres deniers ! Les appartements étaient loués en priorité à ses ouvriers ;
  • autre exemple : lorsque l’entreprise recevait des lettres demandant des retenues de salaire pour cause de dettes, il appelait le travailleur en question, lui exposait la situation, lui demandait s’il était d’accord que lui, M. Froidevaux, paie les créances et lui proposait un étalement raisonnable de la dette, lui évitant ainsi toute poursuite et cela sans intérêt ! L’ouvrier continuait à travailler et sa famille était à l’abri ;
  • M. Froidevaux a aussi estimé que ses ouvriers avaient le droit à une cantine et à cet effet a fait aménager des locaux dans une maison qu’il avait fait construire en face de la fabrique ;
  • à côté de l’entreprise, il a aménagé une piscine qu’il a aussi mise à disposition de son personnel ! Il me fait penser à M. Gilbert Facchinetti qui a eu un geste similaire pour des personnes handicapées ;
  • M. Froidevaux s’occupait de ses ouvriers et de leur famille. Le concierge avait un fils handicapé qui après l’école obligatoire aurait dû aller dans un centre spécialisé loin de sa famille et dans un environnement peu enviable. Il a demandé à son chef d’atelier de voir ce que le garçon pourrait faire. Le garçon a mis du temps, mais il est devenu un excellent ouvrier ! A tel point, qu’il a éveillé la jalousie de certains de ses collègues qui estimaient qu’il ne devait pas être payé comme eux !

Cette entreprise a été un modèle social. La fédération horlogère envoyait des membres et des visiteurs afin qu’ils puissent voir comment fonctionnait l’entreprise.

Il se trouve qu’il y a peu de temps, M. Schneeberger, le concierge en question, est parti au ciel. Jack est allé à son enterrement. Des gens se sont approchés de Jack et de son frère pour leur dire combien M. Schneeberger restait reconnaissant à M. Froidevaux pour son attitude et racontait qu’il avait vécu la plus belle période de sa vie sous sa direction. Cela a été repris dans l’homélie. Chapeau !

Puis, vint la crise économique des années 1970, M. Froidevaux ne l’avait pas vue venir. L’entreprise a cessé ses activités en 1975 par suite de vilaines manœuvres dans l’entourage proche et de concurrents opportunistes. Dommage.

              Même si M. Froidevaux n’est plus de ce monde, je le félicite et suis émue de savoir qui il a été. C’est le genre d’exemple à suivre !

Le catalogue rescapé de sa longue histoire n’a pas de date, ce doit être fin des années 1950, en voici quelques pages.

Froidevaux Catalogue001
La couverture du catalogue par lequel l’histoire est arrivée. À remarquer qu’il est en parfait état. Jack me dit qu’André avait dessiné cette montre. Quelle émotion !
1. Montres dames - Froidevaux
2. Montres h non étanches - Froidevaux
3. Montres étanches - Froidevaux
6. Montres diverses - Froidevaux
5. Montres dames or - Froidevaux

Les aiguilles des montres ont tourné bien des fois depuis le début de cet article. Jack et moi nous sommes mis d’accord pour une rencontre afin qu’il puisse récupérer le catalogue de l’entreprise de son père. C’est un moment émouvant pour moi, c’est un bout de l’histoire neuchâteloise de laquelle je fais partie maintenant. Cela me remplit de joie. J’ai réellement de l’admiration pour M. René Froidevaux. Je viens d’apprendre que, lorsqu’il s’est décidé, en 1942, à acheter l’entreprise à son propriétaire d’origine – l’entreprise tenue par un couple qui était en bout de course avait alors six employés et produisait de petites séries – la Commune, appréciant un entrepreneur qui avait le courage de se lancer alors qu’il y avait la guerre et que l’économie nationale avait quelques difficultés, lui a dit qu’il pourrait bénéficier d’un forfait fiscal afin de l’aider à développer son entreprise. C’était méconnaître M. Froidevaux, car s’il avait un caractère, disons, plutôt difficile avait des qualités humaines indéniables et des principes, il ne voulait rien devoir à personne et a payé ses impôts à 100 % ! En 30 ans, il est passé de 6 à 150 employés et développé mille points de vente en Italie, pays qui, comme il est dit plus haut dans cet article, se développait fort bien après la guerre. Magnifique !

Voici Jack en train de feuilleter « son » catalogue qui a l’air tout neuf – on le sait, le temps n’existe pas et les années 1950 c’était hier !

L’article devient peut-être long, mais, je ne résiste pas à la tentation d’ajouter des dessins faits par André.

Et voici une montre Cadola arrivée par la toile si je puis dire. Un monsieur a acheté une Cadola et m’en a envoyé la photo. Comme on peut le constater, elle est en très bonne forme, a belle allure et on la dirait consoeur de celles de notre époque ! Son possesseur dit qu’il la porte « avec respect et plaisir » quand elle n’est pas en exposition. Je dis souvent que la façon dont nous traitons les objets en dit long sur la personne. Pas besoin de faire de commentaires dans le cas présent ! D’ailleurs, ce monsieur dit qu’il a quelque chose en commun avec M. Froidevaux : « Le plaisir au travail et le respect des collaborateurs (qui vous le rendent). De plus, ajoute-t-il, le modèle respire la bonne humeur, la simplicité et la légèreté ».

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